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Conseil du Val d'Oise

Prostitution et Santé

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La nouvelle loi « de pénalisation du client »

Le récent vote de la Loi “de lutte contre le système prostitueur” dite «loi de pénalisation du client», le 06 avril dernier, va avoir des répercussions considérables sur la prise en charge socio-médicale des personnes prostituées, bien que le corps médical n’en ait pas encore bien pris la mesure. En effet, si cette avancée législative est célèbre pour son aspect répressif de pénalisation des clients, ses volets «prévention », «éducation» et «réinsertion» sont moins connus, bien que tout aussi importants.

La France est abolitionniste depuis la ratification en 1960 de la Convention Internationale pour la Répression de la Traite des Etres Humains et de l’Exploitation de la prostitution d’autrui, c’est-à-dire qu’elle considère que la personne prostituée est victime du système prostitutionnel, et que l’on doit l’aider à s’extraire du système (réinsertion) ou à ne pas y tomber (prévention) et que l’organisateur du système (proxénète, et maintenant client-prostitueur) doit être sanctionné.

Concernant la violence du système prostitutionnel et sa capacité «victimisante», les faits et les chiffres [1] parlent d’eux-mêmes :

• Age moyen d’entrée en prostitution : 14 ans. Espérance de vie moyenne : 40 ans. (1)

• 80 à 95% des personnes prostituées ont subi des violences sexuelles dans leurs antécédents (incestes, pédocriminalité, viols). Le viol est le mode de «dressage» le plus utilisé par les proxénètes. Familles précaires socialement, violences intra-familiales. (2)

• Une majorité des personnes prostituées est de sexe féminin (85%). La quasi-majorité des clients est de sexe masculin (99%). Reliquat d’un système patriarcal violent et misogyne. (3)

• 80 à 90% sont d’origine étrangère (Afrique, Europe de l’Est, Chine), en situation de précarité, sous la coupe de réseaux et victimes de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. (3)

• 60 à 65% subissent, en plus des actes de prostitution qu’elles ne désirent pas, des violences sexuelles dans la situation de prostitution. Elles ne portent pas plainte, dans la majeure partie des cas, sachant de quels préjugés elles seront victimes au niveau du système médico-judiciaire. (4)

• 80 à 85% sont victimes de violences physiques et psychologiques. Elles ont 60 à 120 fois plus de risques d’être molestées ou assassinées que la population générale. (5)

• Le premier facteur de morbidité ou de mortalité des personnes prostituées n’est pas le VIH ou les IST mais la violence physique et psychologique et ses conséquences directes et indirectes (suicides, tentatives de suicide, dépression, angoisse, toxicomanies aux stupéfiants ou médicaments, alcoolisme). (6)

• 67% présentent un Etat de Stress Post Traumatique Chronique, suite à ce continuum de violences. (7)
Absence de recours aux soins du fait de la décorporalisation (ou dissociation ou déconnexion psycho-corporelle) engendrée par la violence de subir des rapports non désirés à répétition. (2, 8, 9)

De ces faits, il est évident que la prostitution est une violence permanente et continuelle et a été reconnue comme telle en France (grande cause nationale 2010). L’appellation «travail du sexe» et/ou «travailleur-ses du sexe» n’a aucune légitimité dans notre pays, la prostitution n’étant pas une profession, malgré quelques tentatives infructueuses car non représentatives, l’immense majorité des personnes prostituées (92% souhaitent sortir de la prostitution) ne se reconnaissant pas dans cette appellation.

Le rôle des médecins, avec la nouvelle loi, devient majeur dans son application, avec les volets «prévention» et «réinsertion». La place de la formation initiale et de la formation continue au long du cursus médical est prépondérante afin que les professionnels de santé soient sensibilisés aux spécificités de cette population et que la prise en charge médicale se fasse dans des conditions optimales.

Septembre 2015 – Docteur Judith Trinquart

Références :
1 – MacKinnon, Catharine A., «Traite, prostitution, inégalité», M Editeur, 2014.
2 – Trinquart, J. : «la décorporalisation dans la pratique prostitutionnelle : un obstacle majeur à l’accès aux soins», Thèse d’état de médecine générale, Bobigny-Paris XIII, 2002.
3 – Etude ProstCost, Mouvement du Nid, mai 2015.
4 – Trinquart, J. : «Généralités sur la prise en charge médico-judiciaire de victimes de violences sexuelles dans un contexte de prostitution à partir de deux cas», Mémoire de Capacité de Pratiques Médico-Judiciaires, Université Paris V-René Descartes, 2010.
5 – Rapport de l’eurodéputée Maria Carlmshare, 2006.
6 –  Potterat John J. et Al. : «Mortality in a Long Term Open Cohort of Prostitute Women”, American Journal of Epidemiology, 159(8), pp.783.
7 –  Farley Melissa, Isin Baral, Mrab Kiremire et Ufuz Sezgin, «Prostitution in five countries. Violence and Post Traumatic Stress Disorder”, Feminism and Psychology, vol.8, n°4, p.405-426, 1998.
8 – Dufour, R.: «Je vous salue… Marion, Carmen, Clémentine… Le point zéro de la prostitution», Editions Multimondes, 2012.
9 – Ekman, Kajsa Ekis, «L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi», M Editeur, 2013.

Photo © Nils Hamerlinck